J'allais écrire que pour une fois, ce n'était pas d'une sortie récente que j'allais vous parler, et puis je me suis rendu compte que ni Chronique du pays des mères ni La Lune seule le sait ne sont des sorties récentes.
Donc, bah...
Bref.

Jésus Vidéo, d'Andreas Eschbach, traduit de l'allemand par Claire Duval.
Eschbach, c'est le seul écrivain de SF allemand que je connaisse. J'espère qu'il y en a d'autres, mais on n'en entend pas souvent parler... Je suppose que ça veut dire beaucoup de choses sur l'état de segmentation du marché (en gros, on veut lire des anglophones, éventuellement des francophones, mais les autres, beuh...)
De lui, je connaissais surtout Mille milliards de tapis de cheveux, fresque velue et néanmoins très ambitieuse, très originale dans sa construction puisqu'il y a un double mouvement : d'une part, un zoom out, on part de l'histoire d'une jeune fille qui vend ses cheveux dans un pays plutôt inhospitalier, et on finit sur des empires galactiques ; d'autre part, un changement continuel de personnage par "contact" : chaque chapitre est centré sur un personnage entrevu dans le chapitre précédent. De proche en proche, on arrive à avoir une vue globale de la situation planétaire et galactique. Un véritable tour de force formel, avec un fond bien sympathique (on n'est pas ici dans le space opera où les actes d'un homme changent l'univers, etc.), mais qui m'avait laissé un goût doux-amer dans la bouche. Je suppose que la forme très "hachée", qui empêche d'avoir une histoire ou des personnages au sens classique m'a gêné aux entournures.
Du coup, j'étais assez curieux de voir ce qu'Eschbach nous proposait avec sa vidéo de Jésus, et à la fois pas plus tenté que ça. D'où le fait que j'ai attendu un bon paquet d'années pour le lire (l'élément déclencheur étant, au fond, que Daelf l'a pris à la bibliothèque...)
Bref. De quoi ça cause ?
Sur un site de fouilles archéologiques en Israël, on découvre un squelette étrange, puisque certaines de ses dents ont été soignées avec des amalgames dentaires du type que l'on pratique depuis les années 1970 ou 1980. Plus remarquable encore : ce squelette a avec lui une pochette plastique, dans laquelle on retrouve le manuel d'utilisation d'un caméscope qui n'est pas encore sorti.
Manque de bol, toutes les expertises (de la tombe, des ossements, même du papier du manuel) s'accordent à dire que tout cela est vieux de 2000 ans. S'agirait-il des restes d'un voyageur du temps, venu du futur ? Le plus intéressant dans tout ça, c'est : il avait un caméscope. Qu'a-t-il donc bien pu filmer, en Palestine au début de notre ère ? Aurait-il fait une vidéo de Jésus ?
Mais où est ce caméscope ?
S'ensuit une partie de cache-cache entre d'une part le commanditaire des fouilles (un richissime magnat des médias, américain, sans scrupules) et l'étudiant bénévole qui a fait la découverte (lui aussi riche et américain, parce que faut pas déconner quand même). Le premier engage une équipe d'experts de choc : le responsable des fouilles, un historien expert mondialement reconnu de la Palestine aux alentours de l'an 1, et... un écrivain de science-fiction allemand (!) recruté pour son "esprit imaginatif". Le second ne peut compter que sur ses amis : une jeune Israélienne fraîchement émoulue du service militaire et son frère, chercheur au musée du coin.
J'avoue avoir tiqué un peu sur l'écrivain allemand. Non que je mette en doute la qualité de la SF d'outre-Rhin, mais je pense que si un milliardaire américain cherchait un littérateur spécialiste du voyage temporel, il aurait plus naturellement (et facilement ?) trouvé son bonheur aux États-Unis... Mais bon, on l'a compris, Peter Eisenhardt (l'auteur en question) est un artifice, une façon pour Eschbach d'offrir à son lectorat un point de vue européen, disons-le, allemand, et amateur de SF de surcroît. De fait, ce n'est pas si mal ; ce personnage (et quelques autres, vus plus ponctuellement) aide à donner une dimension "réaliste", ou du moins, crédible, à ce qui ne serait sinon guère plus qu'un thriller formaté. L'intrigue rebondit de péripétie en péripétie, il y a des fusillades, des courses-poursuites, du combat à mains nues, un moment de bravoure dans un souterrain, des services secrets du Vatican, bref, beaucoup de très convenu.
Mais la sauce prend. Fichtrement. Un peu grâce au point de vue un tantinet désabusé de l'auteur allemand, mais surtout parce qu'Eschbach prend la pleine dimension du lieu et de son histoire : on visite tous les lieux saints du judaïsme, on entrevoit les différentes composantes de la société israélienne (dont les Arabes israéliens, au passage), et si on ne les voit pas, on sent en permanence la présence des Palestiniens, de leur misère et de leur révolte... Par ailleurs, on se retrouve à faire des aller-retours conceptuels entre le maintenant, où les jeunes héros tentent de garder un coup d'avance sur le méchant milliardaire à coup d'échanges de voitures de location, et le autrefois, où l'on essaie de deviner ce qu'aurait fait, ce qu'aurait vécu cet Occidental échoué en Galilée et rencontrant Jésus.
Donc tout cela ressemble pas mal à un thriller très vaguement teinté de SF, avec les personnages-types et les rebondissements syndicaux, mais ne boudons pas notre plaisir : c'est très bien fichu, très bien documenté, très intelligent. Cela fait un bout de temps qu'un bouquin ne m'avait pas tenu éveillé une bonne partie de la nuit.
Au passage, une mention spéciale à Claire Duval. Je n'ai pas, bien sûr, lu la version originale (mon allemand est un peu rouillé), mais d'habitude, on "sent" que la langue d'origine est différente. Surtout quand il s'agit d'allemand, une langue très structurée, très rationnelle, avec laquelle on peut faire des phrases très complexes et des constructions très sophistiquées sans que cela paraisse particulièrement lourd. J'ai des souvenirs de traductions de Brecht et de Kafka, pourtant pas très recherchés au niveau de la langue, qui me font encore froid dans le dos... Ici, rien de tel. On aurait juré que l'auteur s'était directement exprimé en français, au point que c'est étrange quand on nous rappelle que certains dialogues sont en allemand.
Pour conclure, allez-y, c'est du bon.
Fifokaswiti.
PS - Il y a juste une chose qui me dérange : le titre. Ça ressemble fichtrement à de l'anglais-pour-faire-classe, mais dans ce cas, il fallait y aller à fond et virer les accents. Je suis incapable de dire sérieusement "Jésus vidéo" en français (mais plutôt "la vidéo de Jésus" ou "vidéo Jésus" pour faire plus expéditif).